Iqra' – Proclame !

En mémoire de Charles-André Gilis
— Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ —

— Présentation —

Charles-Andre Gilis (1934-2025) fait partie de ces rares écrivains qui furent contemporains de René Guénon (1886-1951) et disciples de Michel Vâlsan (1907-1974). Il connut dans sa complexité le milieu hétérogène des « guénoniens », dont les rivalités et les antagonismes permirent de vérifier les enseignements adaptés à la crise de notre temps. À l'intérieur de ce milieu qui ne concerna toujours qu'un petit nombre de lecteurs, ses écrits opérèrent une forme salutaire de « discrimination », qui écarta d'un côté et retint de l'autre les initiatives susceptibles de s'intégrer au « plan divin » engagé par René Guénon. L'action miséricordieuse de l'Orient, telle qu'elle fut envisagée pour la première fois dans l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, prit avec Michel Vâlsan la forme discrète mais sensible d'une présence islamique de filiation akbarienne. Tandis que les ouvrages du Cheikh Abd al-Wâhid Yahyâ s'appliquèrent à la réforme de la mentalité moderne et à la pleine conscience du tawhîd, présent au cœur de chaque tradition régulière, le Cheikh Mustafâ Abd al-Azîz assura une étape complémentaire de plus grande détermination formelle, ainsi qu'une action vivificatrice, à l'intérieur du tasawwuf, destinée à préparer l'avènement d'un authentique redressement traditionnel.À la suite de ses deux illustres maîtres, Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ accompagna et appuya ce mouvement effectué en deux temps et selon un modèle prophétique éminent (1). De 1972, date de son premier compte rendu publié aux Études Traditionnelles, à 2015 et la parution de La Maison du Prophète, son œuvre posa les jalons nécessaires à la victoire finale de la risâla muhammadienne. L'hostilité éprouvée et maintes fois endurée ne put contrarier la marche irrésistible de ce courant intellectuel, qui puisa à la source la plus élevée de l'ésotérisme de l'islâm, en la personne du Cheikh al-Akbar Muhy-d-Dîn Ibn Arabî, d'une manière qui vérifia encore la qualification et la légitimité de ceux appelés à la soutenir. L'opinion courante, facile à s'émouvoir et à juger la surface des événements, manque l'épaisseur de l'homme qui refuse la voie hésitante de ses contemporains. Charles-André Gilis s'engagea tout entier dans le sillon tracé par la Providence, en adéquation avec ses possibilités propres et les déterminations essentielles de son être. Il accepta et assuma le regard porté sur la « singularité » qui le conduisit, à l'âge de vingt-cinq ans, en Afrique noire, là où la mentalité européenne se heurta toujours au mystère de l'« âme bantoue » (2). Son parcours, pour énigmatique qu'il paraîtra au premier abord, répondit à la stricte économie d'une fonction traditionnelle relevant d'un ordre des plus réservés du tasawwuf.


(1) Les fonctions respectives de René Guénon et de Michel Vâlsan ont été mises en correspondance avec les deux phases — mekkoise et médinoise — de la révélation faite au Sceau des prophètes ; voir L'Héritage doctrinal de Michel Vâlsan, p. 54.
(2) Le terme « bantou », utilisé par le R. P. Placide Tempels dans son ouvrage La Philosophie bantoue (1945), renvoie à tous les hommes de race noire et, plus largement, à tous les peuples « situés symboliquement dans l'hémisphère sud » ; voir Le Maître de l'Or, p. 101.

— Chronologie —
Retour sur la vie et l'œuvre
de Charles-André Gilis

Portrait de Charles-André Gilis (Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ) en 2013

Sidi Abd ar-Razzâq Yahyâ en 2013


12 août 1934. Naissance de Charles, André, Jean, Gilis à Louvain, dans l’ancienne province belge de Brabant.1958. Découverte de l’œuvre de René Guénon, à partir des références trouvées dans L'Islam et le Graal de Pierre Ponsoye.1959-1967. Les circonstances d'un premier séjour au Congo-Léopoldville (1959-1960) amènent Charles-André Gilis à s'intéresser au mouvement kimbanguiste. Cette expérience inaugurale de l'Afrique noire suscite la rédaction de son premier livre, Kimbangu, fondateur d'Église (1960). L'année suivante, dans un Congo désormais indépendant, un poste de conseiller technique aux Affaires étrangères lui est offert par le nouveau ministre Justin Bomboko. Le projet d'écrire la biographie du président Joseph Kasa-Vubu est accepté au début de l'année 1963 : Kasa-Vubu, au cœur du drame congolais paraît en janvier 1964. Charles-André Gilis intègre le cabinet présidentiel en tant qu'attaché de presse et rédacteur des discours du président, jusqu'au coup d’état militaire de Joseph-Désiré Mobutu, à la fin de l'année 1965.1967. Rencontre décisive avec Michel Vâlsan (Cheikh Mustafâ Abd al-Azîz), qu’il estime pour sa fidélité indéfectible à René Guénon. Cette première entrevue est suivie d’un départ pour le Levant, d’abord au Liban, puis à Damas, afin d’apprendre la langue arabe.1969. Charles-André Gilis décide d'embrasser la voie que René Guénon avait choisi pour lui-même et entre en islâm auprès de Michel Valsan, lequel deviendra quelques mois plus tard son cheikh murshid.1971. Pèlerinage à La Mekke (Hajj).1972. Le premier compte rendu que donne Charles-André Gilis aux Études Traditionnelles a pour objet le Yoga tantrique de Julius Evola. La réaction hostile de ce dernier est significative du bouleversement que connaît alors la « polémique traditionnelle ». Ces publications constituent de véritables « travaux pratiques » afin de recevoir l'enseignement du Cheikh.1974-1975. La mort soudaine de Cheikh Mustafâ (26 novembre, 11 Dhû-l-Qi‛da 1394 H) conduit Charles-André Gilis à accepter la direction des Études Traditionnelles. Dès janvier 1975, il est investi d’une fonction d’imâm au sein de la communauté de son maître décédé.1977. Refus inattendu du propriétaire de la revue, André Villain, de publier le texte : « À propos d’un Colloque sur René Guénon », qui entraîne la fin de sa collaboration.1978-1982. Deuxième Pèlerinage à la Mekke (1978). Certains aspects fondamentaux retiennent l'attention de Charles-André Gilis et motivent la rédaction d’un ouvrage qui fera date. Trois années de travail sont nécessaires pour faire paraître La Doctrine initiatique du Pèlerinage à la Maison d’Allâh (1982). Sa connaissance de l’œuvre guénonienne et des écrits du Cheikh al-Akbar lui permet d’établir, pour la première fois en Occident, la signification ésotérique des étapes clé du rite mekkois.1983-1984. Charles-André Gilis publie une traduction remarquée des poèmes de l’Émir Abd al-Qâdir figurant en tête du Kitâb al-Mawâqif. Il s’affirme, dès son troisième ouvrage, Le Coran et la fonction d’Hermès (1984), comme un traducteur et un commentateur exigeant de l’œuvre d’Ibn Arabî.1986. L’Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon ouvre un cycle d’études sur la fonction du Cheikh Abd al-Wâhid Yahyâ. L’ambition de présenter cette fonction traditionnelle en rapport avec celle de Cheikh Mustafâ va traverser toute la carrière de Charles-André, afin de mettre en évidence l’intention cachée et proprement « ésotérique » qui sous-tend l’œuvre guénonienne.1987-1990. Charles-André Gilis est invité par le ministère algérien des Affaires religieuses L’Esprit universel de l’Islam est le premier ouvrage à bénéficier d’une parution à Alger (1989), après que Charles-André Gilis a participé au 21e Séminaire de la Pensée islamique (1987) organisé par le ministère algérien des Affaires religieuses. L’année suivante (1990), c’est Marie en Islam qui profite de la même faveur des autorités algériennes.1993-1994 — Dix ans après La Doctrine initiatique du Pèlerinage, la publication des Sept Étendards du Califat (1993) représente une nouvelle contribution majeure par sa densité doctrinale et la richesse de ses références en matière de symbolisme. Le contenu de cet ouvrage est augmenté par les Études complémentaires sur le Califat (1994) qui appuient encore sur la notion de « califat ésotérique ». La dignité califale, ainsi comprise du point de vue initiatique et rapportée au « Califat primordial d'Adam », se trouve dès lors régulièrement citée et étudiée dans les écrits de Charles-André Gilis, d’une manière qui la situe au degré le plus élevé de la sainteté (voir Petit Traité d'al-Haqq, Postface, 2010).Les années 1990 voient la rencontre avec Yûsuf Tata Cissé, grand connaisseur de l’empire soninké du Wagadu. Elle permet à Charles-André Gilis de recueillir de précieuses informations sur ce qu'il appellera « les survivances de l’hermétisme dans la tradition africaine ». Si l'intérêt ancien pour l’Afrique subsaharienne relève de sa part d'une préoccupation savante d'ordre traditionnel, elle fut très tôt renforcée par une prédisposition de sa personne qui le favorise dans sa relation avec les Noirs. Charles-André Gilis eut toujours conscience de ce lien si particulier qu’il s’était découvert au Congo et qu’il considérait comme suffisamment rare chez un Européen pour qu’il ne le reconnaisse qu'à quelques individualités, dont le R. P. Placide Tempels, rencontré au Katanga en 1960. En parallèle de ses échanges avec Yûsuf Tata Cissé, Charles-André Gilis établit des contacts avec les représentants d’un village malien situé dans la région de Kayes. La confiance qui lui est accordée se concrétise, à partir de 1997, par de nombreux séjours en territoire soninké, lesquels se prolongeront jusqu’au début des années 2010.1998-2000 — L’expérience directe du continent africain conduit du reste à la rédaction de deux nouvelles études : la première, Le Maître de l’Or (parue sous forme d'articles dans Vers la Tradition), traite de l'actualité du courant traditionnel identifié à l'« hermétisme » au sein du tasawwuf. Les idées de « royauté » et d'« empire » y sont notamment mises à l'honneur dans une perspective doctrinale analogue à celle qui avait servi, en 1982, à rendre compte des rites du Pèlerinage islamique, au moyen d'une référence à la « réalisation descendante ».Cet effort important qui vise à dégager le sens des enseignements du Cheikh al-Akbar à la lumière de ceux de René Guénon et de Michel Vâlsan aboutira, en 1998, à la première traduction intégrale des Fusûs al-Hikam, « Le Livre des Chatons des Sagesses ».2005 — La seconde étude : Aperçus sur la Doctrine akbarienne des jinns, s'adresse tout particulièrement « aux musulmans africains de race noire » ; elle détaille les enseignements du Cheikh al-Akbar relatifs au « monde intermédiaire » et à la « modalité subtile » de l'homme qui prédomine en Afrique, permettant d'expliquer les spécificités de l'« islam noir ».Le milieu des années 2000 est par ailleurs marqué par la décision de Charles-André Gilis de publier ses ouvrages sous son nom islamique : Abd ar-Razzâq Yahyâ. La volonté de faire désormais prévaloir la forme islamique annonce, sur le modèle du Pèlerinage de l'An 9, la « fin de l'immunité » (Métaphysique de la Zakât, chap. 11, 2008) et la « mise en demeure » concomitante à destination de tous les « guénoniens » non musulmans.

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En construction


— Actualité —

— Proclame ! —

L'intégrité islamique, ni intégrisme ni intégration (extrait du chap. III) :

« L’envahissement du modernisme, les moyens puissants dont il dispose, rendent vaine toute tentative de restaurer extérieurement la grandeur de l’islâm. En particulier, le rétablissement du califat ne sera pas possible avant l’heure fixée par Dieu. Parmi les noms d’Allâh, al-Haqq présente la particularité de désigner Dieu Lui-même ; or, ce nom signifie à la fois “la vérité” et “le droit”. La force de l’islâm n’est pas dans sa puissance extérieure, qui appartient au domaine des réalités contingentes, elle est dans sa vérité et dans son droit qui sont universels et indépendants de toute manifestation visible de la puissance divine : Allâh est l’“Indépendant à l’égard des mondes” (ghanî ‘an al-‘âlamîn). Il importe d’affirmer aujourd’hui l’essence unique et incomparable de la lumière prophétique dont procède l’islâm dans sa pureté et son intégrité. Encore faut-il comprendre en quoi celle-ci consiste, et c’est pourquoi nous nous sommes efforcé de la définir dans la présente étude. Les trois maîtres que nous avons cités sont ceux dont les écrits renferment les repères doctrinaux utiles à cette compréhension. Ibn Arabî, René Guénon, Michel Vâlsan sont les auteurs dont nous reconnaissons la pleine autorité doctrinale pour la proclamation, face au monde moderne, de l’identité islamique véritable en conformité avec l’ordre divin donné au Prophète à l’origine de la révélation : “Iqra’”, c’est-à-dire : “Proclame !” C’est là ce qui est requis de la communauté islamique dans la phase actuelle, qui correspond à une situation de guerre sainte... »